80 000 € sur le compte pro et tu ne sais pas si c'est trop ou pas assez ? Voici la méthode de calcul pour séparer ta vraie trésorerie de sécurité de l'excédent qui devrait travailler.
Tu as 80 000 € sur ton compte pro. Peut-être 120 000. Le chiffre monte doucement, mois après mois, et tu te dis que c'est plutôt bon signe.
Sauf qu'au fond, tu ne sais pas si c'est trop, pas assez, ou exactement ce qu'il faut. Alors tu ne touches à rien. Au cas où.
Ce "au cas où" te coûte de l'argent chaque année. Mais avant de parler de combien tu perds, il faut répondre à une question que personne ne pose clairement : combien dois-tu réellement garder ?
Cet article te donne la méthode de calcul. Pas une règle magique. Une logique de seuils que tu peux appliquer ce soir, sur ton propre compte.
Première erreur : confondre compte pro plein et patrimoine
Un compte pro qui gonfle, ça rassure. On se dit qu'on a de la marge, qu'on gère bien, qu'on est prudent.
C'est une illusion d'optique.
Un compte pro plein, ce n'est pas un patrimoine. C'est de la trésorerie qui ne fait rien. La différence est fondamentale : le patrimoine travaille pour toi, la trésorerie dort en attendant que tu décides quelque chose.
Tant que tu n'as pas séparé ces deux choses dans ta tête, tu ne peux pas piloter. Tu peux juste regarder le solde monter en te disant que tout va bien.
Donc première étape, avant tout calcul : arrête de voir ce solde comme un score. Vois-le comme deux poches distinctes qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre. La poche de sécurité, et l'excédent.
Reste à savoir où placer la frontière.
La vraie unité de mesure : tes mois de charges réelles
La frontière ne se mesure pas en euros. Elle se mesure en mois de charges.
Et attention, pas n'importe quelles charges. Pas ton train de vie. Tes vraies sorties professionnelles :
- Les cotisations sociales (URSSAF, et selon ton statut, les appels de régularisation qui tombent parfois brutalement).
- L'impôt à venir, celui que tu n'as pas encore payé mais que tu dois déjà.
- Les abonnements et frais fixes de l'activité (logiciels, locaux, assurances, comptable).
- La sous-traitance et les charges variables que tu engages pour produire ton chiffre d'affaires.
- Le salaire que tu te verses, si tu es en société.
Fais le total de ce qui sort réellement chaque mois. C'est ton "mois de charges". C'est l'unité avec laquelle on va tout calibrer. Pas le chiffre d'affaires, pas le solde du compte : les sorties réelles.
Un exemple concret. Mettons que tes charges pro mensuelles réelles soient de 6 000 € (cotisations lissées, impôt provisionné, frais fixes, ta rémunération). Ton "mois de charges" vaut 6 000 €. On garde ce chiffre, on va s'en servir.
Le seuil de référence : 3 à 6 mois de charges en sécurité
Voici la règle de base, celle qui marche pour la grande majorité des indépendants :
Tu gardes entre 3 et 6 mois de charges en trésorerie de sécurité. Disponible, liquide, intouchable.
Reprenons l'exemple à 6 000 € de charges mensuelles :
3 mois de sécurité, c'est 18 000 €. 6 mois de sécurité, c'est 36 000 €.
Donc ta poche de sécurité se situe quelque part entre 18 000 et 36 000 €. Cette somme reste disponible, point. Elle ne se place pas en long terme, elle ne se bloque pas. Elle est là pour absorber un trou, un client qui paie en retard, un imprévu, un redressement.
Tout ce qui dépasse ce seuil, ce n'est plus de la sécurité. C'est de l'excédent. Et c'est sur cet excédent que la vraie question se pose.
Dans notre exemple : si tu as 90 000 € sur le compte pro et que ta sécurité haute est à 36 000 €, tu as 54 000 € d'excédent qui dorment sans raison. Plus de la moitié de ton solde.
Voilà le calcul que personne ne fait. Et c'est exactement celui qui change la donne.
Calibrer le seuil selon ta saisonnalité
3 à 6 mois, c'est une fourchette, pas un chiffre fixe. Où tu te places dans cette fourchette dépend d'une seule chose : la régularité de tes rentrées d'argent.
Plus ton activité est régulière, plus tu peux descendre vers le bas de la fourchette. Plus elle est irrégulière, plus tu remontes vers le haut, voire au-delà.
Le profil régulier. Tu es consultant ou prestataire avec des contrats récurrents, une facturation mensuelle stable, des clients fidèles. Tes rentrées sont prévisibles. Tu peux te contenter de 3 mois de charges en sécurité. Ton activité elle-même est ton matelas.
Le profil à trous d'activité. Tu es freelance sur des missions longues entrecoupées de périodes creuses. Ou ton activité est saisonnière (gros pics à certaines périodes, mois calmes le reste de l'année). Là, 3 mois ne suffisent pas. Tu vises 6 mois, parfois 8 ou 9 selon l'ampleur des trous. Ce n'est pas de la sur-prudence, c'est du réalisme.
Le profil en croissance ou en investissement. Tu prévois d'embaucher, d'investir dans du matériel, de lancer une nouvelle offre. Tu gardes une marge supplémentaire fléchée sur ce projet précis, en plus de ta sécurité. Mais attention : cette marge a une date et un objectif. Ce n'est pas un "au cas où" flou, c'est une réserve affectée à un projet identifié.
La règle pratique : regarde tes 24 derniers mois de relevés. Repère ton pire creux de trésorerie. Ton seuil de sécurité doit te permettre de traverser un creux équivalent sans stress et sans avoir à vendre quoi que ce soit dans l'urgence.
La question qui détermine tout le reste
Une fois la sécurité calibrée et l'excédent identifié, on arrive à la seule question qui compte vraiment pour cet excédent :
De combien je n'ai pas besoin avant 2, 5, ou 10 ans ?
Cette question paraît anodine. Elle détermine pourtant absolument tout. Parce que l'horizon, c'est ce qui décide où va l'argent.
Reprenons les 54 000 € d'excédent de notre exemple. Ils ne sont pas tous logés à la même enseigne. Il faut les trier par horizon.
L'argent dont tu pourrais avoir besoin sous 2 ans (un projet pro qui se précise, un achat à venir, une marge de manœuvre que tu veux garder mobilisable) : il ne se place pas en long terme. Il va sur du court terme rémunéré, disponible et sans risque de perte en capital. L'objectif ici n'est pas la performance, c'est de ne plus laisser cet argent à 0 % pendant qu'il attend.
L'argent dont tu es sûr de ne pas avoir besoin avant 5 à 10 ans : c'est lui qui peut enfin travailler vraiment. Là, on parle de placements de long terme, qui acceptent de la volatilité parce qu'ils ont le temps de l'absorber. C'est cette poche qui, sur la durée, fait la différence entre un patrimoine qui se construit et un solde qui stagne.
La plupart des indépendants n'ont jamais fait ce tri. Ils ont une seule réserve indifférenciée sur le compte pro, qu'ils traitent uniformément comme "de la sécurité". Alors qu'à l'intérieur, il y a peut-être 36 000 € de vraie sécurité, 10 000 € à horizon court, et 8 000 € qui pourraient travailler dix ans.
Trier par horizon, c'est le geste qui transforme un compte qui dort en patrimoine qui avance.
Court terme rémunéré vs long terme qui travaille
Sans entrer dans le détail des produits (chaque situation a ses bonnes réponses, et c'est précisément le rôle d'un accompagnement de les choisir), retiens la logique des deux poches.
La poche court terme doit rester accessible et sans risque sur le capital. Tu peux en avoir besoin rapidement, donc tu ne tolères pas de la voir baisser. Son rôle n'est pas de te rendre riche, c'est d'arrêter de perdre de la valeur face à l'inflation pendant qu'elle patiente. Pour une société, des solutions de trésorerie rémunérée existent et restent largement sous-utilisées par les indépendants.
La poche long terme accepte la volatilité parce que le temps joue pour elle. Sur 8 ou 10 ans, une baisse temporaire des marchés n'est plus un problème, c'est une étape. C'est cette poche qui capitalise vraiment. La mettre sur du court terme rémunéré "par prudence", c'est la condamner à sous-performer pendant une décennie pour une sécurité dont elle n'a pas besoin.
L'erreur classique, c'est de tout traiter de la même manière. Soit tout laisser dormir "au cas où" (et tout perd de la valeur). Soit tout placer en long terme par enthousiasme (et se retrouver coincé le jour où un imprévu tombe). La justesse est dans le tri par horizon, pas dans un choix unique.
Récapitulons la méthode
La logique tient en quatre étapes, dans l'ordre :
Calcule ton mois de charges réelles (sorties pro effectives, pas le chiffre d'affaires, pas le train de vie).
Détermine ta trésorerie de sécurité : 3 à 6 mois de ces charges, calibré selon la régularité de ton activité. Cette poche reste disponible et intouchable.
Identifie ton excédent : tout ce qui dépasse la sécurité. C'est lui qui dort pour rien aujourd'hui.
Trie cet excédent par horizon : besoin possible sous 2 ans (court terme rémunéré), pas de besoin avant 5 à 10 ans (long terme qui travaille).
Tu remarqueras que rien là-dedans n'est un produit financier. C'est une logique de décision. Le produit vient après, et il découle de ce tri, jamais l'inverse.
Le vrai sujet n'est pas le rendement
Si tu as lu jusqu'ici, tu as compris que le problème n'a jamais été "quel placement choisir".
Le problème, c'est l'absence de tri. Une réserve indifférenciée sur le compte pro qui mélange ta vraie sécurité, ton excédent court terme et ton excédent long terme dans une seule masse que tu n'oses pas toucher.
Faire ce tri une bonne fois, c'est ce qui te fait passer de "je subis mon argent" à "je pilote mon argent". Et une fois que c'est fait, ça ne se refait pas tous les mois. Ça se met en place, ça tourne, tu n'y penses plus.
Si une partie de ton excédent est destinée à travailler sur le long terme, l'étape suivante est de choisir où. Pour la trésorerie d'entreprise, j'ai détaillé une des options concrètes (les SCPI logées au sein de la société) dans cet article, à lire en complément de celui-ci.
Et si tu veux simplement faire le point sur ta situation, savoir combien garder et combien faire travailler, c'est exactement pour ça que je propose le premier rendez-vous offert, en visio, sans engagement.
Robin Vervent
CGP · CIF, Ataraxia Invest


